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er construction - April 2024


er. 36 // Kailash - 2017
The er. [n°] serie consists of daily film experiments made during 90 consecutive days in India in 2017. Each film of this serie was created in 4 hours, including going outside, shooting, recording voice(s), coming back home, editing. Each film of this serie explores cinematography through a specific constraint.
----------------------------------------------------------------------------------- KAILASH
I met Kailash at the very beginning of my journey. Actually, I borrowed him money so he can buy stickers at wholesale price, make higher margins, and refund me. That’s business. 3 weeks after, his business crashed, I lost 7€. Not that I care but I was sorry for him, because he has a hard life. 

I met him many times. We were used to drink a chaï, sometimes two, to smoke cigarets, too much, taking news from each other’s business and conditions.

While I was doing an interview with him at the end of my 90 days, I missed 5 minutes to buy some chai. Few hours after, as I was listening to the one-and-a-half hour interview, I realized that Kailash had continued to speak in my absence. Here are his comments, free of any form of interview.



er. 36’ specific constraint: go outside, record voice, then make the corresponding footagees.





Kalash est un vendeur de stickers dans la ville de Varanasi.

Facilement reconnaissable, il est petit et porte un foulard gris autour de la tête. Polaire gris sombre, même habits tous les jours. Entre 25 et 30 ans paraît-il, mais comment savoir ? Il faudrait lui demander. Il prend soin de sa mère malade tous les jours. Malade et incapable de sortir de chez elle depuis quelques mois, elle ne peut maintenant plus bouger. Kailash prend soin d’elle. Tous les jours. Se lever. Essayer de vendre des stickers aux touristes, qui ont toujours la même rengaine « change de business ». Comme s’il pouvait changer de business. Comme s’il avait assez d’argent pour changer de business.

Je lui ai prêté 600 roupies, 9€ pour qu’il puisse acheter des stickers à un grossiste afin de pouvoir en vendre. Crise monétaire, stickers de merde, personne n’achète ses stickers à part mon ami Arthur. Alors Kalash se lève tous les jours, arpente les rues et demande aux touristes qu’il croise si l’un deux veut un sticker. Il a tout essayé. La carte du vendeur pro et sûr de son produit. La carte de la pitié : « j’ai besoin de cet argent, pour vous ce n’est rien. 10 roupies. En vendant 10 stickers chaque jour, je nourris ma mère malade et moi même ».

Pourquoi cette vie, pourquoi lui ? Quel espoir de toute façon ? Demain ne sera pas meilleur. Demain, il se lèvera et arpentera encore les rues à la recherche de touristes qui lui ressortiront encore la même rengaine. La vie est dure vous savez. Des fois il se demande à quoi bon lutter. Pour sa mère. Parce qu’elle est sa seule mère et qu’il prendra soin d’elle jusqu’au bout. Il n’aura pas de quoi payer sa crémation, alors elle sera incinérée dans les fours électriques. Puis il arpentera à nouveau les rues pour vendre ses stickers. Sans espoir d’amélioration.

Alors quoi ? Un jour il vendra 50 stickers, récupèrera 500 roupies. Comme s’il allait réinvestir cet argent dans d’autres stickers en espérant créer un énorme business lucratif de stickers. 500 roupies ne sont même pas assez pour payer 2 kilos de bois et il en faut 300 pour bruler un corps.

Personne ne l’aide. Il a beau demander de l’aide aux indiens qu’il connaît, les gens refusent de lui donner ou ne serait-ce que de lui prêter quelques roupies. Tout le monde le connaît. Il a grandi dans ces rues. Il a appris l’anglais dans le Mona Lisa au contact des touristes. La pitié n’existe pas ici. Seul le karma compte. Alors tous les jours, il se lève. Et arpente les rues. Que fera-t-il quand sa mère sera morte ? Il ne regarde même pas les restaurants où les touristes dépensent ses revenus de la semaine en un repas. Il n’insiste même pas pour vendre ses stickers. Il sait que si les gens n’en ont pas envie, ils n’achèteront pas. Il n’y a même pas de concurrence sur son business. Pas assez rentable.

Quelques mois auparavant, il faisait de l’argent pourtant. Il vendait 30 stickers par jours. Il dormait dans les rues, avec sa marchandise et son argent. La jalousie des gens l’aura perdu. Attaqué, puis volé alors qu’il dormait. Plus rien. Plus de stock, plus d’argent. Même pas assez d’argent pour racheter des stickers.

Alors quoi ? C’est une histoire qui commence dans la rue, qui se termine dans la rue. Un petit bout d’homme qui relève à peine le regard vers le chaland, qui ose à peine proposer sa marchandise, sachant qu’elle n’intéresse personne. Des stickers de Shiva, de Ganesh. De toute façon, les touristes ne croient pas en ces dieux. Et les stickers sont kitschs. Pourtant il a ses favoris. Il sait que ce sticker se vend mieux. Le gros, avec des motifs. Mais lorsqu’il achète ses stickers, il n’a pas le choix, il prend le package ou rien. Alors il essaye de vendre les pièces préférées des touristes et garde son stock d’invendus dans un coin. Peut-être sa maison est-elle emplie de stickers collés sur les murs. Un 9m2 dans lesquels sa mère git, attendant que son fils lui amène un peu de riz, de dhal et quelques chapatis. 100 roupies par jour. 1euro 50. De quoi acheter du riz et de la farine pour faire des chapatis. Tous les jours, une lutte pour ramener cela à la maison.

Parfois, il ne mange pas, l’estomac noué. Il pense à sa mère. Il ne peut pas la tuer. Pas sa propre mère.

Alors il sort dans la rue. Et il essaye de vendre ses stickers à nouveau. Mais personne n’en veut. On lui conseille de changer de business. Les touristes ont peur du rabatteur. Ils ont peur des conseils gratuits d’un jeune indien qui essaye de s’en sortir tous les jours. Guider le touriste vers un hotel. Lui dire où se trouvent les temples. Sans rien demander en échange, avec l’espoir de peut-être avoir 10 roupies, données par plaisir ou par pitié. Les touristes ne comprennent pas cela. Si vous êtes contents, ne dites pas merci. Donnez quelque chose.

Alors il se lève, chaque matin, et il essaye de vendre ses stickers. Cette journée ne sera probablement pas meilleure que celle de la veille. Mais sa mère sera peut-être morte à son retour.

Romain WILLERVAL, réalisateur, Marseille, France.

romain.willerval@gmail.com